Eloge de la métamorphose

Aujourd’hui, j’ai envie de croiser deux articles. Le premier a été publié dans le Guardian il y a quelques jours déjà, par George Monbiot, le célèbre chroniqueur anglais, au sujet de Copenhague. Il y déplore la façon dont nous nous sommes laissés ronger par la logique consumériste et l’individualisme. Voilà un extrait des 4 derniers paragraphes :

George Orwell and Aldous Huxley proposed different totalitarianisms: one sustained by fear, the other in part by greed. Huxley’s nightmare has come closer to realisation. In the nurseries of the Brave New World, « the voices were adapting future demand to future industrial supply. ‘I do love flying,’ they whispered, ‘I do love flying, I do love having new clothes … old clothes are beastly … We always throw away old clothes. Ending is better than mending, ending is better than mending’ ». Underconsumption was considered « positively a crime against society ». But there was no need to punish it. At first the authorities machine-gunned the Simple Lifers who tried to opt out, but that didn’t work. Instead they used « the slower but infinitely surer methods » of conditioning: immersing people in advertising slogans from childhood. A totalitarianism driven by greed eventually becomes self-enforced.

Let me give you an example of how far this self-enforcement has progressed. In a recent comment thread, a poster expressed an idea that I have now heard a few times. « We need to get off this tiny little world and out into the wider universe … if it takes the resources of the planet to get us out there, so be it. However we use them, however we utilise the energy of the sun and the mineral wealth of this world and the others of our planetary system, either we do use them to expand and explore other worlds, and become something greater than a mud-grubbing semi-sentient animal, or we die as a species. »

This is the consumer society taken to its logical extreme: the Earth itself becomes disposable. This idea appears to be more acceptable in some circles than any restraint on pointless spending. That we might hop, like the aliens in the film Independence Day, from one planet to another, consuming their resources then moving on, is considered by these people a more realistic and desirable prospect than changing the way in which we measure wealth.

So how do we break this system? How do we pursue happiness and wellbeing rather than growth? I came back from the Copenhagen climate talks depressed for several reasons, but above all because, listening to the discussions at the citizens’ summit, it struck me that we no longer have movements; we have thousands of people each clamouring to have their own visions adopted. We might come together for occasional rallies and marches, but as soon as we start discussing alternatives, solidarity is shattered by possessive individualism. Consumerism has changed all of us. Our challenge is now to fight a system we have internalised.

++ l’article est à lire intégralement ici

A mes yeux, cette lecture est à croiser avec l’article d’Edgard Morin paru dans Le Monde d’aujourd’hui et intitulé « Eloge de la métamorphose » (à lire ici)

Pour éviter la désintégration du  » système Terre « , il faut d’urgence changer nos modes de pensée et de vie. Tout est à transformer pour trouver de nouvelles raisons d’espérer.

Quand un système est incapable de traiter ses problèmes vitaux, il se dégrade, se désintègre ou alors il est capable de susciter un meta-système à même de traiter ses problèmes : il se métamorphose. Le système Terre est incapable de s’organiser pour traiter ses problèmes vitaux : périls nucléaires qui s’aggravent avec la dissémination et peut-être la privatisation de l’arme atomique ; dégradation de la biosphère ; économie mondiale sans vraie régulation ; retour des famines ; conflits ethno-politico-religieux tendant à se développer en guerres de civilisation.

L’amplification et l’accélération de tous ces processus peuvent être considérées comme le déchaînement d’un formidable feed-back négatif, processus par lequel se désintègre irrémédiablement un système.(…)

L’idée de métamorphose, plus riche que l’idée de révolution, en garde la radicalité transformatrice, mais la lie à la conservation (de la vie, de l’héritage des cultures). Pour aller vers la métamorphose, comment changer de voie ? Mais s’il semble possible d’en corriger certains maux, il est impossible de même freiner le déferlement techno-scientifico-économico-civilisationnel qui conduit la planète aux désastres. Et pourtant l’Histoire humaine a souvent changé de voie. Tout commence, toujours, par une innovation, un nouveau message déviant, marginal, modeste, souvent invisible aux contemporains. Ainsi ont commencé les grandes religions : bouddhisme, christianisme, islam. Le capitalisme se développa en parasite des sociétés féodales pour finalement prendre son essor et, avec l’aide des royautés, les désintégrer.

La science moderne s’est formée à partir de quelques esprits déviants dispersés, Galilée, Bacon, Descartes, puis créa ses réseaux et ses associations, s’introduisit dans les universités au XIXe siècle, puis au XXe siècle dans les économies et les Etats pour devenir l’un des quatre puissants moteurs du vaisseau spatial Terre. Le socialisme est né dans quelques esprits autodidactes et marginalisés au XIXe siècle pour devenir une formidable force historique au XXe. Aujourd’hui, tout est à repenser. Tout est à recommencer.

Tout en fait a recommencé, mais sans qu’on le sache. Nous en sommes au stade de commencements, modestes, invisibles, marginaux, dispersés. Car il existe déjà, sur tous les continents, un bouillonnement créatif, une multitude d’initiatives locales, dans le sens de la régénération économique, ou sociale, ou politique, ou cognitive, ou éducationnelle, ou éthique, ou de la réforme de vie.

Ces initiatives ne se connaissent pas les unes les autres, nulle administration ne les dénombre, nul parti n’en prend connaissance. Mais elles sont le vivier du futur. Il s’agit de les reconnaître, de les recenser, de les collationner, de les répertorier, et de les conjuguer en une pluralité de chemins réformateurs. Ce sont ces voies multiples qui pourront, en se développant conjointement, se conjuguer pour former la voie nouvelle, laquelle nous mènerait vers l’encore invisible et inconcevable métamorphose. Pour élaborer les voies qui se rejoindront dans la Voie, il nous faut nous dégager d’alternatives bornées, auxquelles nous contraint le monde de connaissance et de pensée hégémoniques. Ainsi il faut à la fois mondialiser et démondialiser, croître et décroître, développer et envelopper.

L’orientation mondialisation/démon-dialisation signifie que, s’il faut multiplier les processus de communication et de planétarisation culturelles, s’il faut que se constitue une conscience de  » Terre-patrie « , il faut aussi promouvoir, de façon démondialisante, l’alimentation de proximité, les artisanats de proximité, les commerces de proximité, le maraîchage périurbain, les communautés locales et régionales.

L’orientation  » croissance/décroissan-ce  » signifie qu’il faut faire croître les services, les énergies vertes, les transports publics, l’économie plurielle dont l’économie sociale et solidaire, les aménagements d’humanisation des mégapoles, les agricultures et élevages fermiers et biologiques, mais décroître les intoxications consommationnistes, la nourriture industrialisée, la production d’objets jetables et non réparables, le trafic automobile, le trafic camion (au profit du ferroutage).

L’orientation développement/envelop-pement signifie que l’objectif n’est plus fondamentalement le développement des biens matériels, de l’efficacité, de la rentabilité, du calculable, il est aussi le retour de chacun sur ses besoins intérieurs, le grand retour à la vie intérieure et au primat de la compréhension d’autrui, de l’amour et de l’amitié.

Il ne suffit plus de dénoncer. Il nous faut maintenant énoncer. Il ne suffit pas de rappeler l’urgence. Il faut savoir aussi commencer par définir les voies qui conduiraient à la Voie. Ce à quoi nous essayons de contribuer. (…)

L’espérance vraie sait qu’elle n’est pas certitude. C’est l’espérance non pas au meilleur des mondes, mais en un monde meilleur. L’origine est devant nous, disait Heidegger. La métamorphose serait effectivement une nouvelle origine.

Edgar Morin, sociologue et philosophe